Edito


Se placer du côté du chemin, du processus.


Alors qu’une nouvelle année commence, le Nouveau Gare au Théâtre résonne plus que jamais comme un lieu de fabrique. Fabrique des œuvres. Fabrique du lien. Fabrique du monde. 
 
Le monde de l’immédiateté, de la surproduction et du consumérisme aurait bien besoin de prendre des cours d’ikebana. De revenir à un rapport plus sain entre visible et invisible, dans lequel l’émergence d’un acte n’est que le prolongement d’autres actes et intentions intangibles. 
 
Être conscient du processus, en faire un enjeu à part entière. Ici, nous avons choisi de porter notre attention sur ce cheminement, d’en faire la pierre angulaire du lieu. 
 
Ici, nous le pensons, quelque chose est à l’œuvre. Que l’on accompagne dans un atelier théâtre les premiers pas sur la scène Yoshi Oïda d’un enfant qui sait déjà tout du théâtre et du jeu. Que l’on marche pas à pas dans la salle Valérie Dréville aux côtés de jeunes compagnies qui s’apprêtent à vivre ce choc immense qu’est une création. Que l’on vérifie que les thermos d’eau chaude et de café soient pleins pour accueillir celles et ceux qui viennent écrire tous les jours dans l’espace Claudine Galea. 
Quelque chose est à l’œuvre.
De quelle œuvre parle-t-on ? On accepte un certain niveau de flou. 
Bien sûr il est question de l’œuvre d’art, mais pas seulement. Ce qui s’ébauche, de façon parcellaire, comme une intuition, une promesse, c’est la possibilité d’un autre espace-temps. 
 
L’art peut permettre, pour quelques instants parfois, de redonner au réel toute son amplitude. 
Le jardinage aussi, ou le fait d’élever un enfant. 
Dans l’art, nous pouvons, parfois, ressentir ce vertige absolu : sur scène, quelque chose me regarde, quelque chose auquel j’appartiens et qui, dans le même temps, est une énigme totale. 

 
C’est parce que nous croyons aux possibilités émancipatrices de l’art, mais aussi à sa fonction sociale et régulatrice des pulsions d’une société, que les portes du Nouveau Gare au Théâtre demeurent grandes ouvertes. 
Se placer du côté du chemin, du processus est peut-être l’un des espaces qu’il nous reste à partager, à construire ensemble. Notre société reste aveuglément braquée sur le résultat, l’efficient, l’efficace. Il suffit de regarder comment sont traités, perçus toutes celles et ceux qui prennent des chemins de traverse, des sentiers, tracent au sol des figures étranges, ne répondent pas aux critères. 
 
A celles-là, à ceux-là, nous disons : il y a des passages secrets et nous les inventons tous les jours. Il y a des espaces qui ressemblent à des refuges alors que ce sont en fait des caches d’armes. Il y a des murs entre lesquels les feuilles blanches attendent des paroles. Il y a des lieux où le souffle nous revient parce qu’ils demeurent toujours à inventer, pas à pas, ensemble. 
Et on le perçoit dès qu’on pousse la porte. 
 
Ici, des créations théâtrales ou chorégraphiques, là des concerts, là encore des textes en train de s’écrire ou au contraire des formes éphémères. 
Des étapes, des fenêtres, des partages de pensées, des rencontres, pas toujours là où on l’imaginait.  

Parce que la vie est toujours plus vaste et imprévisible que ce que l’on pense d’elle, tâchons de faire que ce lieu lui ressemble.

 

Diane Landrot & Yan Allegret